
« La jeunesse est un temps nécessaire, un temps de création, un temps positif, utile aux jeunes et utile à la société… »
Les jeunes sont mals. Mals dans leur peau, dans leur basket, dans leur vie, dans leur bahut, dans ce qui leur reste de famille, dans leur passé, leur présent, leur futur… Ils sont mal, mal à l’aise avec eux même, avec l’image qu’ils ont d’eux même, avec l’image schizophrénique que les JT, les magazines, les émissions de téléréalité, les clips musicaux, leur renvoient en plein la face*, avec l’image que se font d'eux leurs parents et les adultes.... Ils n’y voient pas clair et ils flippent…Ils ont du mal à envisager demain, du mal à sentir qu’ils ont une prise sur leur avenir et sur celui de la société. Alors pour tuer l’ennui, le manque de perspectives, les statistiques du chômage par tranche d’âge… il y a les Teufs, les Free Party, les BadaBOUM + ou – clandestines, + ou – tapies dans l’ombre du regard des adultes, parfois sous leur nez…Il y a ces fêtes où certains d’entre eux se noient dans l’alcool, « s’éclatent », se « déchirent », se « mettent la tête », se « défoncent », sur un parking d’une grande surface, au cul d’une voiture, en quête d’états d’inconscience, de délit de cuite, de délire de fuite…Pour tuer l'ennui, il y a aussi les écrans (portable, télé, ordinateur, jeux vidéos…), les interfaces de discussions par webcam interposée, le monde des mondes virtuels...
Voilà vous l’aurez tous compris, les jeunes sont dans la merde ! Alors que faire ? Que ne pas faire ? Que dire ? Que ne pas dire ? Où est passé le mode d’emploi pour former une jeunesse qui puisse correspondre à ce qu’on attend d'elle ; c'est-à-dire, qu’elle soit dynamique, sage, polie, docile, socio- professionnellement bien intégrée, sexuellement épanouie, équilibrée, belle, intelligente, bien dans sa peau, drôle, souriante, opportuniste et ambitieuse. Nous ne répondrons bien évidemment pas à ces questions sans réponse dans cet article. Aussi, nous tenterons à peine de proposer un éclairage partiel et partial sur quelques points particuliers…
Pour faire un petit détour par le passé, rappelons-nous un instant les grandes idéologies, la tradition, la morale et tous ceux qui les mettaient en œuvre, les faisaient respecter, tout en en inculquant les valeurs, les repères, les règles intangibles, sans oublier le bien et le mal… Il y avait à l’école, le maître et la règle bien dure… Il y avait le curé. Il y avait l’autorité patriarcale qui attendait à la maison et avec qui on ne négociait pas. Il n’y avait pour un jeune qu’à se laisser faire, qu’à se laisser conditionner, qu’à se laisser civiliser pour accéder aux lumières de la raison, qu’à se laisser pétrir le cerveau lent dans les traditions et le moule reproducteur de l’ordre établi. Il y avait les mariages forcés pour les unes, les destins tout tracé pour les autres…Bref, tout roulait comme sur des roulettes !
Aujourd’hui, en apparence, les choses ont bien changé…A l’heure où être jeune est pratiquement devenue une maladie ("Mais comment protéger les jeunes d’eux-mêmes ?"), à l’heure du péril jeune à tout va ("Mais que fait la police ???, Qu’est ce que vous attendez pour nous mettre des caméras pour surveiller ces groupes de jeunes qui errent dans nos rues ?"), à l'heure du choc des générations (retraite, emploi, structure du vote gauche/droite par tranche d'âge), il est surtout l’heure de renverser le regard porté sur les jeunes et de commencer par se poser les questions suivantes : Qu’est ce que grandir dans la société d’aujourd’hui ? Comment aujourd’hui devient-on adulte ? Comment on passe la jeunesse ? Quelles raisons les jeunes ont-ils de croire en demain et de se projeter, à l’heure de l’injonction permanente au projet ?
Force est de constater qu’aujourd’hui, l’identité personnelle n’est plus quelque chose qui va de soi, qu’on reçoit de manière définitive, qu’on acquiert par transmission. C’est une construction de plus en plus provisoire, une quête, un travail. Se construire devient donc une épreuve et cette épreuve, peut échouer. De l’autre côté, les institutions qui encadraient la socialisation* ont perdu leur légitimité, leur côté sacré et les garants qui les fondent sont aujourd’hui concurrencés. Ainsi, la tradition n’est plus quelque chose qui va de soi, la rationalité doit faire face à un accès à l’information généralisé et la culture scolaire a perdu le monopole de la vérité (cf culture de masse). Pour résumer, ces institutions sont devenues des églises qui n’ont plus de croyants. Dans le même temps, les valeurs esthétiques et morales deviennent de plus en plus provisoires car subverties en permanence et on assiste à l’avènement d’une sorte de « société liquide » où la vision stable de l’avenir et de soi même est de plus en plus improbable. Dans ce contexte comment former des individus stables et durables ?
Revenons un instant au tournant des années 70. L’éducation verticale est refusée, on assiste au développement des pédagogies actives et les associations d’éducation populaire constituent alors de véritables écoles de la citoyenneté dont le but est de permettre aux jeunes de maitriser les règles du jeu social afin d’y participer, d’y faire entendre leurs voix (et pourquoi pas de contribuer à en changer les règles ?). Aujourd’hui, comble du comble, tout se passe comme si les individus s’estimaient déjà émancipés, avant que les institutions du social "commencent leur travail sur eux" !
Par ailleurs, face à l’impératif culturel très fort d’être soi même, les jeunes se retrouvent de plus en plus acteurs de leur socialisation. Les mécanismes d’apprentissages sociaux sont de plus en plus auto-initiés et les jeunes deviennent managers de leur propre socialisation. Ils s’auto-socialisent autant qu’ils sont socialisés par les institutions au sein de sphères multiples sans qu’aucune de ses sphères n’aient une priorité sur les autres (familles, école, temps libre).
On assiste de ce fait à une quête tâtonnante (par essai, erreur) de ses propres orientations, goûts, aspirations et la jeunesse incarne alors cette période moratoire où les engagements sociaux durables sont en suspend, et où l’expérimentation libre permet de donner une consistance à son sentiment d’identité (se fixer une définition de soi même). La jeunesse se présente comme un travail, le temps que consacre l’individu à la production de son identité adulte. Et il convient que cette tâche soit accomplie le mieux possible (dixit la pression sociale et la dictature du bonheur*). D’où l’importance des Temps libres, où les jeunes ont la possibilité (à condition que le cadre proposé soit souple, négocié, qu’il permette le va et vient, la tentative), de vivre/faire l’expérience choisie de leurs propres aspirations, orientations pour plus tard assumer l’adulte qu’ils seront devenus et pouvoir aller plus sereinement vers le Nous. Car pour être capable de penser, vivre, dire, le « Nous », il faut être en capacité de penser, de dire, l’individu que je suis (à moins de rester sur des logiques de solidarités suiveuses… Et ne pas oublier que ce sont aussi les rapports sociaux, les solidarités familiales que l’on rencontre (à partir de nos milieux sociaux d’origine) qui freinent ou facilitent le chemin de l’émancipation…
*L’euphorie perpétuelle-essai sur le devoir de bonheur de Pascal Bruckner
NB : Cet article est un article personnel, et qui n'engage donc que moi. Par ailleurs, plusieurs extraits de cet article sont tirés d'une conférence de Régis Cortéséro qui a eu lieu le 8 Décembre au Conseil Régional à Bordeaux. Il sera prochainement suivie d'un article mettant en lumière les ressources, les initiatives et les créativités transformatrices de jeunes qui ne se laissent pas faire...et qui initient de nouvelles zones libres face à l'Occupation des esprits...
Nicolas Loustalot




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